Cadre Juridique, institutionnel et attentes
L’archéologie au Gabon n’est pas seulement une discipline scientifique, c’est une obligation légale et conventionnelle qui s’impose aux acteurs du développement. La protection du patrimoine repose sur un double socle, une législation nationale précise et des exigences internationales strictes liées au financement des grandes infrastructures.
1. La Loi gabonaise pour la protection des biens culturels
Le texte fondateur est la Loi n° 2/94 du 23 décembre 1994 portant protection des biens culturels. Cette dernière n'est pas qu'une liste d'interdictions, car elle exprime la volonté de l'État de sacraliser le patrimoine comme un bien commun inaliénable. Ce souci de protection transparaît à travers plusieurs articles piliers :
Les articles 1 et 2 donne une définition large du patrimoine d'une loi qui ne veut pas seulement protéger les monuments visibles, mais tout vestige "dont la conservation présente un intérêt pour l'histoire, l'art ou l'archéologie". Cela inclut les sites enfouis, les scories de fer, et même les paysages culturels.
Les articles 19 et 20 soulignent l'inaliénabilité du sous-sol, car, à ce niveau l’État affirme que tout ce qui est découvert dans le sous-sol appartient à la Nation. Cet aspect empêche l'appropriation privée ou le commerce illicite des bien culturels contribuant à la documentation de l'histoire du pays.
Dans son article 24, elle prône l'obligation de surveillance en ce sens que la loi donne à l'administration le pouvoir de contrôler tout terrain, qu'il soit public ou privé, dès lors que des indices archéologiques y sont soupçonnés.
Quant aux articles 35 et 36 mettent un point d'honneur sur l'interdiction de destruction, car ils stipulent clairement que nul ne peut détruire, déplacer ou transformer un bien culturel protégé sans autorisation et que toute dégradation volontaire d'un site archéologique est passible de sanctions pénales.
2. Les zones d'ombres
Malgré ces intentions protectrices, la loi rencontre, qui ne s'arrime pas aux réalités actuelles, fait face à de nombreux problèmes qui ne lui permettent plus d'atteindre pleinement son objectif, notamment la protection des biens culturels.
Les articles 21 et 24 constituts les points névralgiques majeurs qui l'empêche de jouer son rôle. L'article 21, sur les découvertes fortuites, impose l'arrêt immédiat des chantiers sans avoir préalablement organisé de diagnostic préventif. En effet, il faut attendre une déclaration aux autorités de l'aménageur ou que l'engin de chantier brise une urne funéraire avant d'agir, au lieu d'intervenir en amont. Or, nous savons que les aménageurs disposent d'une feuille ou d'une chronogramme pour mener à bien leurs travaux et déclarer la présence des vestiges à caractère patrimonial ne ferait que relentir et entraîner des coûts supplémentaires. Ce qui amène plusieurs à étouffer de telles découvertes à caractère scientifique.
Dans son article 24, sur le contrôle scientifique, il est dit que seul l'État peut autoriser des fouilles, garantissant que les vestiges intègrent les collections nationales. Or, le traitement de telles données nécessitent un rythme et une cadence de travail de travail que l'Etat, à lui seul, ne saurait suivre sans se fier aux experts du domaine.
Pour ce qui est de l'archéologie, science en développement au Gabon et pour la protection du patrimoine culturel Gabonais, cette loi "attentiste", dont la première application ne remonte qu'en 2006, présente des limites qu'il est désormais nécessaire de palier en imposant des diagnostics systématiques en amont des projets.
3. L'encadrement international
3.1. Les Bailleurs de fonds
Le véritable tournant de l'archéologie préventive au Gabon ne vient pas seulement de la loi interne, mais des exigences des bailleurs des certains fonds internationaux tels que la Banque Mondiale, la BAD, l'AFD, etc. Ces institutions conditionnent leurs financements à la réalisation d'études d'Impact Environnemental et Social (EIES). En effet, dans ces accords, le volet "Ressources Culturelles Physiques" est non négociable. Les bailleurs imposent au Gabon le respect de standards internationaux (comme la Norme de Performance 8 de la SFI) qui obligent l'aménageur à :
- Évaluer le potentiel archéologique avant le premier coup de pioche.
- Financer les missions de sauvetage scientifique.
- Prévoir un plan de gestion des découvertes fortuites.
Cependant, la protection du patrimoine culturel national sur le papier et a protection du patrimoine culturel national sur le terrain, nous offichent un fossé entre ci qui est dit ou écrit et ce qui est fait, car les exigences des bailleurs, qui n'ont pas souvent des agents pour forcer la main, ne sont pas parfois respectées. Cela crée une archéologie à deux vitesses au Gabon avec, d'un côté, des chantiers exemplaires et de l'autre, des zones entières où le patrimoine est broyé par les engins de chantier dans le silence total, faute de clauses contraignantes dans les contrats de financement des secteurs tels les mines, les concessions forestières ou pour la réalisation des routes secondaires.
3.2. Accords Internationaux et Institutions de Conservation
Le Gabon est également signataire de plusieurs conventions internationales, notamment la Convention de l'UNESCO de 1970 (contre le trafic illicite) et celle de 1972 (Patrimoine Mondial). Ces accords engagent le pays auprès d'institutions de conservation à protéger l'intégrité de ses sites. Ces partenariats renforcent l'obligation pour l'État de veiller à ce que les vestiges mis au jour lors de grands travaux soient conservés dans des institutions muséales ou des dépôts archéologiques répondant aux normes de conservation préventive, afin d'assurer leur transmission aux générations futures.
4. La richesses des études d'impacts archéologiques
4.1. Lalara-Médoumane : une révolution l'archéologie préventive au Gabon
L'application concrète de cette convergence entre loi nationale et exigences internationales a trouvé son illustration historique lors du chantier de la route Lalara-Médoumane. Sous la pression des bailleurs et en application de la Loi 2/94, ce projet a marqué la première grande opération d'archéologie préventive au Gabon. Un ouvrage, Archéologie de sauvetage sur la route Médoumane - Lalara, vallée de l'Okano - Gabon, mentionnant la densité exceptionnelle de l'occupation humaine révélée par les travaux a été publié à la fin de cette étude.
Au total, d'une part, il atteste la présence de 56 sites archéologiques avec une topographie préférentielle, car la majorité des sites se situent sur des sommets de collines ou des plateaux. Un facteur prévisionnel désormais pour par les archéologues gabonais. D'autre art, cette étude a démontré une continuité d'occupation à travers plusieurs cultures qui se sont succédé sur un même point géographique
Sur l'aspect de la chronologie des occupation, R. Oslisly et A. Assoko Ndong font état, grâce aux datations Carbone 14, de la séquence chronologique régionale ci-dessous :
Âge de la Pierre Moyen (MSA) : entre 120 000 et 60 000 ansPrésence d'outils massifs (macrolithiques) en quartz ou quartzite, particulièrement nombreux vers Médoumane.Âge de la Pierre Récent (LSA) : entre 60 000 et 4 000 ansCette période est caractérisé, dans la région, par de petits outils comme les pointes de flèches, les grattoirs et des pièces bifaciales en "noyau de mangue".Stade Néolithique : entre 3 000 et 2 200 ans BP (soit 800-200 av. J.-C.)Il est attaché à la Tradition Epona marquée par la sédentarisation, les premières défriches à la hache polie et une poterie spécifique (bilobée, carénée).Âge du Fer Ancien : à partir du IIe siècle av. J.-C. jusqu'à 700 apr. J.-C.Il est rattaché à la Tradition Otoumbi et à une période de forte activité métallurgique et d'agriculture sur brûlis intensive grâce aux outils en fer.
4.2. Autres chantiers exemplaires
L'étude sur le tronçon Lalara-Médoumane a prouvé que le développement infrastructurel pouvait cohabiter avec la sauvegarde du patrimoine culturel gabonais, ouvrant ainsi la voie à quelques projets exemplaires tels que :
- Zone Économique Spéciale (ZES) de Nkok / Nkoltang
- Route Ndjolé - Médoumane
- Barrage hydroélectrique de Grand Poubara
- Axe routier Makokou-Mékambo-Ekata
Si la Loi 2/94 fournit le cadre légal interne, ce sont les accords avec les bailleurs de fonds et les institutions internationales qui fournissent le levier opérationnel. Cette synergie permet de transformer chaque projet de développement en une opportunité unique de redécouvrir l'histoire millénaire du Gabon.
5. Pour une Réforme de l'Archéologie Préventive au Gabon
5.1. Inverser la logique actuelle
Pour pallier les limites de la Loi 2/94, il est nécessaire de passer d'une archéologie de réaction à une archéologie de lanticipation. En s'inspirant des modèles réussis comme lcelui de l'INRAP en France ou le système préventif en vigueur au Québec et en Égypte. parmi les propositions, en tavaillant avec les experts du domaine, nous pouvons citer celles ci-dessous :
Généraliser le diagnostic :
Pour cela, il est nécessaire de passer d'une loi qui attend la "découverte fortuite" à une obligation de diagnostic archéologique avant tout grand décapage : routier, minier, urbain.
- Le principe Pollueur-Payeur :
S'inspirer des modèles internationaux où l'aménageur finance l'expertise dans le cadre de ses charges de développement, garantissant ainsi l'application systématique de la loi
.
5.2. Renforcer la souveraineté scientifique
Gagner en indépendance vis-à-vis des bailleurs :
Créer un fonds national pour l'archéologie afin que la protection du patrimoine ne dépende plus uniquement des clauses contractuelles des institutions étrangères.
Mise en place d'une Unité d'Archéologie Préventive :
Institutionnaliser une cellule technique capable de géoréférencer les sites et de gérer les interventions en urgence sur tout le territoire.
5.3. Enseignement sur l'archéologie et la notion du patrimoine
Un enseignement majeur de Médoumane-Lalara est que la loi doit être connue et reconnue pour être appliquée
Formation académique renforcée :
Utiliser les chantiers de sauvetage comme des écoles de terrain permanentes pour les étudiants étudiant dans ce domaine tels que ceux du Département d’Histoire et Archéologie de l’Université Omar Bongo (UOB).
Introduction dans les établissements scolaires :
Intégrer l'apport de l'archéologie gabonaise dans la rédaction des manuels scolaires d'histoire du Gabon du primaire et du secondaire pour que chaque jeune Gabonais s'en impreigne.
Vulgarisation scientifique :
Transformer les rapports d'expertise en outils pédagogiques accessibles aux enseignants pour sensibiliser dès le plus jeune âge à la fragilité du patrimoine enfoui.
5.4. Une collaboration multisectorielle
Partenariat public-privé :
Maintenir et renforcer la collaboration entre le Ministère des Travaux Publics, les entreprises de construction et les archéologues.
Formation des acteurs de terrain :
Sensibiliser les conducteurs de travaux et les bureaux d'études à la reconnaissance des vestiges (céramiques, scories, pierres taillées) pour une vigilance accrue lors des terrassements.
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